In memoriam Julfakkar et Sultana

In memoriam Julfakkar et Sultana

Rubel m’a transmis mercredi soir une terrible photo, celle des corps de deux enfants d’un village voisin, morts noyés quelques heures auparavant.

Il s’agit de Julfakkar, 4 ans et 10 mois, et sa grande soeur Sultana, 8 ans et 11 mois, écolière en classe 2.

Les enfants ont gardé un très beau visage.

Que s’est-il passé ?

C’est affreux à dire : un accident presque banal, ordinaire au Bangladesh, où les rivières et les plans d’eau sont omniprésents.

Julfakkar et Sultana se sont noyés dans un plan d’eau, un pushkuni, près de la maison familiale.

Le petit a dû tomber dedans, et sa soeur s’y jeter pour, en vain, tenter de le secourir.

Tous les deux se sont noyés. Leurs corps ont été découverts flottant à la surface du pushkuni.

Il semble, d’après les circonstances que Rubel m’a rapportées, qu’ils auraient pu être sauvés si quelqu’un avait su leur prodiguer les premiers secours.

On estime à 18 000 le nombre d’enfants qui chaque année meurent accidentellement noyés au Bangladesh.

Cela correspond à 50 décès par jour, un chaque demi-heure !

La noyade accidentelle est une cause majeure de la mortalité infantile au Bangladesh.

Très souvent, ce n’est pas un enfant mais deux d’une même fratrie qui se noient en même temps. L’explication est que le plus jeune tombe à l’eau et que sa grande soeur ou son grand frère plonge pour le secourir, et tous les deux se noient.

Dans la plupart des cas, si les enfants avaient su nager ils auraient échappé à la mort.

Les autorités et des organisations non gouvernementales se sont préoccupées de ce problème de santé et de sécurité publiques, véritable « épidémie cachée » .

Il s’agit de prévenir des accidents largement évitables, mais la tâche est immense.

Ainsi, des cours de natation sont parfois donnés jusqu’au coeur de Dhaka en utilisant des piscines gonflables géantes.

Cependant, de tels programmes – fort bien conçus (notamment SwimSafe, de l’Unicef, étendu d’ailleurs à d’autres pays d’Asie du Sud-est) – ne bénéficient encore qu’à une minorité d’enfants.

Il faut aussi apprendre aux enfants sachant nager comment intervenir dans l’eau ou depuis la berge pour sauver quelqu’un de la noyade.

Les techniques élémentaires de secourisme (réanimation) devraient être connues par le plus grand nombre d’adultes, même et surtout en zone rurale.

Le fatalisme religieux et certaines croyances et superstitions répandues au sein d’une partie de la population ne doivent pas constituer un obstacle irréductible.

Quelques séances de natation, deux ou trois leçons de sauvetage, des cours de secourisme : nul besoin de moyens gigantesques pour agir afin de réduire le nombre intolérable de ces vies d’enfants perdues.

Lors de ma randonnée en val d’Aube, mon esprit se trouvait à des milliers de kilomètres des Pyrénées.

Je pensais à Julfakkar et à Sultana, à leur famille, spécialement au père des enfants.

Il est travailleur dans un pays du Golfe. C’est là, loin des siens, qu’il a appris l’épouvantable nouvelle.

Comme tant de Bangladais, il s’est expatrié, acceptant de travailler très dur pour gagner de l’argent destiné au bien être et à l’avenir de ses enfants.

Je sais son maigre salaire et la réalité des conditions d’existence des travailleurs immigrés issus du sous-continent indien dans les monarchies pétrolières.

Il va revenir le mois prochain. Il retrouvera alors sa femme et leur désormais fils unique, âgé de un an.

Parvenu sur un modeste sommet, j’ai, selon la tradition, réassemblé les pierres du cairn à la mémoire de Julfakkar et de Sultana.

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En val d’Aube, le 30 mars 2017. (Photo : Michel Bessone)
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Un cairn dans les Pyrénées. In memoriam Julfakkar et Sultana.

 

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