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Le lac de Barbazan et ses mystères (4)

Le lac de Barbazan et ses mystères (4)

Saint Michel protecteur

L’archange Michel est le saint patron de Barbazan.

Ce choix ne doit sans doute rien au hasard.

Une chapelle bâtie autrefois tout près du lac et d’une source aurait été dédiée à l’archange chef des armées célestes.

Depuis les hauteurs, une statue qui représente saint Michel terrassant le Démon veille aujourd’hui encore sur le village et le lac.

Des pierres païennes jetées au fond du lac ?

N’oublions pas que Barbazan se trouve à proximité de Saint-Bertrand-de-Comminges, c’est-à-dire Lugdunum, place importante, capitale des Convènes dans l’Antiquité.

Une hypothèse fort crédible a été émise, apportant un bon éclairage aux légendes.

Lors de la christianisation du Comminges, de nombreuses pierres gallo-romaines (autels votifs, stèles, auges) ont pu être immergées pour s’en débarrasser une fois pour toutes dans le lac.

L’engloutissement punitif correspondrait ainsi à celui de symboles des cultes païens ayant précédé le christianisme.

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Statue de l’archange saint Michel à Barbazan. (Photo : Michel Bessone)
Le lac de Barbazan et ses mystères (3)

Le lac de Barbazan et ses mystères (3)

Un village englouti

La légende du village maudit et englouti au fond du lac de Barbazan retrace un cataclysme.

Le récit comporte des variantes, mais il s’agit toujours d’une punition divine suite à un manquement grave au devoir, sacré, d’hospitalité.

Voici, sur le site Gallica, la version la plus littéraire, celle transcrite par le grand épigraphiste Julien Sacaze pour les besoins de sa fameuse enquête de linguistique et de toponymie des Pyrénées (1887) : « La légende de Barbazan » .

Parfois, suivant les variantes, on ne parle pas de Jésus et saint Pierre mais d’un simple mendiant (saint Pierre ?) à qui une galette, du pain, a été offert.

Et l’on conte aussi que la femme hospitalière, péchant par curiosité, aurait été pétrifiée – telle la femme de Loth se retournant pour voir la destruction de Sodome et Gomorrhe – et serait devenue la « Peyre Majou », rocher situé à l’ouest du lac.

Seuls survivent les habitants de la maison charitable. Toutes les familles inhospitalières sont entièrement décimées, noyées, donc les enfants compris. Sort identique pour les animaux. Le châtiment peut de ce point de vue paraître cruel et aveugle.

La même trame légendaire expliquant l’origine cataclysmique d’un lac se retrouve dans maints endroits des Pyrénées (lac Mouriscot, lac d’Astanès, lac de Lourdes, lac Bleu, lac de Bordères, étang de Lers, étang d’Artats, lac d’Engolasters), dans le massif Central (par exemple, lac Pavin) ou les Alpes (par exemple, lac de Paladru).

Ce type de récit s’inscrit bien sûr dans la tradition du Déluge, mythe universel et qui ne se limite pas, loin de là, au seul texte biblique.

Plus spécialement, la version proposée par Julien Sacaze s’apparente beaucoup à l’histoire de Philémon et Baucis (mythologie grecque et romaine).

Salomé décapitée

Cette autre légende est moins connue en Comminges.

Salomé dansant, patinant, sur la glace du lac de Barbazan, qui meurt la tête tranchée comme saint Jean-Baptiste, et dont le corps disparaît à jamais au fond du lac…

Vous trouverez un récit sur le blog (voir les différents articles avec le mot-clef Salomé).

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Philémon et Baucis, Rembrandt, 1658.
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Le Banquet d’Hérode (détail), Domenico Ghirlandaio, 1486-90.

 

Le lac de Barbazan et ses mystères (2)

Le lac de Barbazan et ses mystères (2)

Enigmes de la nature ?

Un certain nombre de particularités ou phénomènes étranges ont été rapportés au sujet du lac et de ses abords :

– La profondeur maximale du lac resterait aujourd’hui encore inconnue.

– Son mode d’alimentation serait toujours inexpliqué.

– Via quelque source cachée sous le lac, l’eau thermale de Barbazan s’y écoulerait peut-être.

– Le lac garderait tout au long de l’année exactement le même niveau.

– Selon une croyance populaire bien établie avant la Révolution, le lac communiquerait avec l’océan. Pour preuve, on y aurait trouvé des poissons marins.

– Il se serait pêché jadis dans le lac des anguilles « monstrueuses » – poissons serpentiformes.

– Parfois, tel jour de grand beau temps, la surface du lac s’agiterait sans aucune raison apparente. Cela annoncerait l’arrivée d’une perturbation océanique.

– Les terrains marécageux entourant le lac demeureraient extrêmement meubles, même en période de forte sécheresse.

– L’aspect de la végétation du bord du lac servirait d’indicateur absolument sûr pour prévoir une année fertile ou pas.

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Le lac de Barbazan (25 août 2016). (Photo : Michel Bessone)
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(Photo : Michel Bessone)
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(Photo : Michel Bessone)

 

Le lac de Barbazan et ses mystères (1)

Le lac de Barbazan et ses mystères (1)

En ces temps de canicule, le lac de Barbazan est un lieu particulièrement agréable, à recommander pour la détente au seuil des Pyrénées commingeoises.

Le grotesque burkini islamique, rétrograde et provocateur, ne devrait en principe pas y faire problème, la baignade étant interdite.

Plusieurs mystères, de curieuses légendes, se rattachent à ce lac glaciaire caractérisé aussi par une forme ovale parfaite et des eaux très douces.

J’étais hier au lac de Barbazan avec mes amis montagnards Robert Bonesso (dit « le Diable ») et Henriette, après avoir dégusté chez eux la veille le traditionnel padenach de la région d’Aspet.

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A l’heure estivale de la table, pour déguster un padenach chez Robert et Henriette. (Photo : Michel Bessone)
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Le padenach, plutôt plat d’hiver, s’apprécie en toutes saisons. (Photo : Michel Bessone)

 

Connaissez-vous le padenach ?

Connaissez-vous le padenach ?

Le padenach (prononcer padénatch) est un plat traditionnel pyrénéen.

Propre à la région d’Aspet, dans le Comminges, cette spécialité tient son nom de l’occitan padena, qui veut dire « poêle ».

Aujourd’hui, bien peu de gens savent encore le préparer, et la recette risque de tomber tôt ou tard complètement en désuétude.

Lorsque je me rends chez Robert Bonesso et Henriette, j’ai parfois la chance de déguster un authentique padenach concocté par Robert. C’était ainsi le cas hier soir.

Les ingrédients principaux sont :

– de la viande de porc, « carbonade à padenach » à demander à un bon charcutier du coin

– des pommes de terre

– des oignons (recommandé)

– du persil.

La cuisson se fait en deux temps, d’abord à la poêle puis après au four.

A la poêle

Il faut couper la viande en cubes de 3 ou 4 cm. Faire cuire dans une poêle dans laquelle on a versé un peu d’huile, ou mieux, de la graisse d’oie ou de canard. Cuisson à feu doux, surtout ne pas saisir.

Les pommes de terre sont taillées en dés plus petits. On les cuit séparément dans la même poêle – la viande a été retirée et mise de côté. Cuisson à feu moyen, il ne s’agit pas de frites…

Dorer les oignons.

Au four

Mettre ensuite le tout dans un plat au four. Ne pas rajouter de matière grasse. Mélanger avec du persil, et saler. Faire revenir doucement en remuant de temps à autre.

Voilà, le padenach est prêt, savoureux à point !

Le padenach se cuisinait plutôt en hiver. Une très grande poêle pouvait être utilisée (aucune cuisson au four dans ce cas), le mélange des ingrédients ayant lieu là aussi à la fin.

Alors que l’on ne mangeait pas de la viande tous les jours, c’était un vrai plat de fête.

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Robert apporte le plat bien chaud. (Photo : Michel Bessone)
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Padenach. (Photo : Michel Bessone)

 

Deux églises pyrénéennes « monuments historiques » à l’état d’abandon (2)

Deux églises pyrénéennes « monuments historiques » à l’état d’abandon (2)

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Saint Jean-Baptiste (XVIIe siècle). (Photo : Michel Bessone)
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Hérodiade (XVIIe siècle). (Photo : Michel Bessone)
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Voûte de l’église. (Photo : Michel Bessone)
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Décor au dessus du tabernacle. (Photo : Michel Bessone)
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Vierge à l’Enfant. (Photo : Michel Bessone)
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(Photo : Michel Bessone)
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(Photo : Michel Bessone)
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Le Christ prêt au baptême. (Photo : Michel Bessone)
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(Photo : Michel Bessone)
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Grande statue en bois. (Photo : Michel Bessone)
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Un livre ancien et rare. (Photo : Michel Bessone)
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La date est indiquée : 1777. (Photo : Michel Bessone)
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(Photo : Michel Bessone)
Trois mystérieuses sculptures d’animaux (1)

Trois mystérieuses sculptures d’animaux (1)

Intéressons-nous à trois curieux bas-reliefs animaliers que l’on peut découvrir dans des vallées voisines, versant nord des Pyrénées centrales.

Certes, ces sculptures ont chacune une histoire séparée, mais, délicates à interpréter, elles possèdent en commun une bonne part de mystère…

Voici, tour à tour : la chèvre de Pailhac, le monstre de Ris, et l’ « ours » de Poubeau.

La chèvre de Pailhac

Il faut vraiment lever la tête pour distinguer la pierre insérée au sommet du clocher-mur de l’église romane de Pailhac, petit village aurois – dont je recommande le site web, très bien fait (la sculpture en question y est décrite à cette page).

Tout comme le morceau d’acrotère ou antéfixe visible dans le mur de la sacristie, il s’agit sans nul doute d’un remploi gallo-romain.

N’oublions pas que la vallée d’Aure était rattachée à la cité des Convènes (civitas Convenarum), qui avait Lugdunum pour capitale (de nos jours, Saint-Bertrand-de-Comminges).

La scène montre une chèvre broutant les feuilles ou les bourgeons d’un arbre/arbuste. Durant l’Antiquité romaine, la chèvre a été souvent sculptée (v. une note, p. 138).

Mais donner son sens à ce motif champêtre reste difficile. Est-ce une simple image de la vie campagnarde ? Y a-t-il un rapport avec le culte dionysiaque ? Quelle était l’étendue d’une fonction funéraire possible ?

Autre point qui mérite d’être mentionné. Il est très inhabituel qu’un remploi gallo-romain soit placé aussi haut (et bien au centre) d’un édifice religieux de l’ancien diocèse du Comminges. Serait-ce, dans un but conjuratoire, d’exorcisme, parce que la chèvre évoque traditionnellement le Diable ?

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Le bas-relief antique, sous le faîte de l’église de Pailhac. (Photo : Michel Bessone)
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La chèvre broutant. (Photo : Michel Bessone)
La dernière danse de Salomé

La dernière danse de Salomé

De même que sa mère Hérodiade, son beau-père Hérode, ou Jean le Baptiste, Salomé est un personnage historique.

Flavius Josèphe nous en parle brièvement (Antiquités judaïques, XVIII, 5, 4).

Très jeune en tout cas, peut-être encore fillette, Salomé a épousé Philippe le Tétrarque. Une union de courte durée, Philippe décédant en 34. La fille d’Hérodiade épouse alors Aristobule, avec qui elle aura trois fils : Hérode, Agrippa et Aristobule.

En 55, l’empereur Néron octroie au mari de Salomé le royaume de Chalcis et le royaume d’Arménie Mineure. Salomé devient ainsi reine de Chalcis et de Petite-Arménie. Elle réside à Nicopolis, dans la région du Pont, au nord-est de la Turquie actuelle.

Une célèbre pièce de monnaie frappée en 56-57 représente le portrait de la reine – qui dans son enfance ou sa jeunesse, aux alentours de l’an 30, aurait dansé devant Hérode Antipas et réclamé, à l’instigation d’Hérodiade, la tête de saint Jean-Baptiste servie sur un plateau…

On ne connaît pas avec certitude la date de la mort de Salomé (vers 72 ?).

Une tradition orale locale (reprise notamment par Jean Cazalbou dans son beau livre La Tête de Salomé ou la tragédie commingeoise, Editions Loubatières, 1990) fait trépasser la Danseuse lubrique au lac de Barbazan, tout proche de Lugdunum/Saint-Bertrand-de-Comminges. Mais Salomé n’a pas suivi ses parents exilés en 39 par l’empereur Caligula, elle n’est jamais venue dans les Pyrénées !

Selon la légende, Salomé dansait un jour d’hiver sur la surface gelée du lac de Barbazan. C’est alors que la glace brusquement se rompit sous ses pieds. Salomé s’enfonça dans l’eau jusqu’au cou. Puis la glace se referma, tranchant sa tête, qui apparut, effroyable et macabre, telle le chef de Jean-Baptiste sur le plat d’argent.

Ce récit imaginaire de châtiment divin, avec application de la loi du talion, s’inspire sans nul doute de textes anciens (Salomé équivalant à la fille d’Hérode, d’Hérodiade, pouvant être appelée Hérodiade ou Hérodias comme sa mère).

Ainsi, déjà, Augustin d’Hippone – saint Augustin – (354-430), après avoir fait une description particulièrement édifiante du festin d’Hérode et de la danse voluptueuse, rapporte que Salomé a eu la tête coupée par la glace et qu’Hérodiade est morte aveugle (Quinzième et Seizième Sermons. Pour la Décollation de saint Jean-Baptiste. I et II).

La Lettre d’Hérode à Pilate, apocryphe du Ve au VIIe siècle, est une correspondance non authentique émanant d’un auteur inconnu. Censée être adressée par le tétrarque Hérode Antipas à Ponce Pilate encore gouverneur, elle relate des évènements qui se seraient produits entre la Passion du Christ et le départ ultime de Pilate pour Rome fin 36 ou début 37, c’est-à-dire de toute façon avant l’exil d’Hérode et Hérodiade en Gaule/Hispanie. J’ai mis en lien le manuscrit du British Museum traduit en anglais. Le mot « playing » laisse entendre que Salomé est encore une enfant. Outre ce grand malheur, Hérode est atteint d’hydropisie, son fils Azbonius agonise et la cécité a frappé Hérodiade. Dans une version en français un peu différente (celle tirée du manuscrit de Paris, je pense), Hérodiade assiste à la scène sur le plan d’eau (un étang ?) recouvert de glace, et cherche vainement à sauver sa fille, dont la tête se détache et reste entre ses mains.

Très lue au Moyen Age, la Légende dorée, écrite à la fin du 13e siècle par Jacques de Voragine, confirme que Salomé mourut « sur une pièce d’eau gelée dont la glace se brisa sous ses pieds ».

D’autres sources sont encore parfois citées, mentionnant avec quelques variantes la même fin de la Danseuse : Sérapion (patriarche d’Antioche de 191 à 211), Syméon Métaphraste (Xe siècle), Nicéphore Calliste Xanthopoulos (XIIIe-XIVe siècle).

Beaucoup plus près de nous, des écrivains font périr Salomé sur un fleuve gelé : le Rhône chez Charles Buet (Contes à l’eau de rose, 1879), le Danube pour Guillaume Apollinaire (La Danseuse, in L’Hérésiarque et Cie, 1910).

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La reine Salomé historique, âgée d’une quarantaine d’années (portrait réalisé par Helen Twena, d’après une effigie sur une pièce de monnaie).
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Le lac de Barbazan en 2012 au mois de mars. (Photo : Michel Bessone)
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Salomé, Paul de La Boulaye (1849-1926).
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La Danse de Salomé ou Les Papillons d’or, Gaston Bussière (1862-1928).
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La Danse de Salomé, Benozzo Gozzoli, 1461-62.
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« La danse de Salomé », chapiteau roman, abbaye Saint-Martin du Canigou.
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Salomé au jardin, Gustave Moreau, 1878-1885.
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Salomé, Franz von Stuck, 1906.

 

Les rives hantées du lac d’Aubert. Hérodiade, créature maudite

Les rives hantées du lac d’Aubert. Hérodiade, créature maudite

La légende d’Hérodiade hantant les parages du lac d’Aubert est connue de longue date en vallée d’Aure.

Je rapporte ici la version recueillie sur place en 1824 par Du Mège, et que l’on trouve dans des passages différents d’Archéologie pyrénéenne (T. II, Toulouse, Delboy, 1860).

« Les fées d’Ancizan étaient en possession de cette petite mer, suspendue aux flancs escarpés des montagnes des Bigerrones ; elles la parcouraient dans une nacelle dorée, dont la voile avait emprunté à la pourpre son éclatante couleur. Des vêtements légers couvraient leurs formes sans en déguiser les contours gracieux. Elles chantaient, en traversant les flots azurés du lac. Hérodiade parcourait alors les monts du Néouvielle ; elle aperçut l’élégante gondole des fées, et elle vint leur demander de s’y asseoir près d’elles. Sa taille est gigantesque, ses traits inspirent l’effroi. Un refus excita sa colère. Elle arracha d’énormes blocs de granit des montagnes voisines et les lança dans le lac où on les voit encore. La nef fut engloutie par les flots soulevés ; mais Hérodiade ne put atteindre les fées, qui transformées en biches aux pieds rapides, furent chercher un asile dans les vastes grottes de Tibiran. »

Hérodiade apparaît comme une géante dont la figure effraie. Alors que les deux personnages sont parfois mélangés, confondus, au bord du lac d’Aubert (Du Mège écrit « Overt »), c’est plutôt Hérodiade et non pas la belle et gracieuse Salomé qui se manifeste.

Les « biches aux pieds rapides » correspondent certainement à des isards. Il est plus difficile de comprendre les rapports géographiques : Ancizan, Tibiran.

J’ai discuté un jour de la légende avec un « ancien », un berger de Soulan qui connaît à la perfection le secteur. Il se souvenait qu’enfant on lui avait raconté une histoire étrange au sujet de l’île du lac d’Aubert. Une femme aurait autrefois été sauvée grâce à cette île.

D’après les Evangiles, qui parlent de la mort de Jean le Baptiste (Matthieu 14.1-12 ; Marc 6.14-29. Voir aussi Luc 3.19-20 et 9.7-9), Hérodiade est l’instigatrice cruelle d’un véritable assassinat. La scène fortement morbide du Banquet d’Hérode reste célèbre dans l’imagerie européenne. Saint Jérôme précisant qu’Hérodiade perça la langue de Jean – qui avait dénoncé son union, interdite par la loi, avec Hérode Antipas – à l’aide du poinçon de sa coiffure frivole.

Pour expier le crime, damnée jusqu’à la fin des temps, Hérodiade doit, selon la tradition, errer dans les airs, la nuit, ou le jour par brouillard. Cherchant à entraîner des jeunes femmes au sabbat… Voilà une figure classique et terrifiante de la chasse sauvage.

Que le fantôme d’Hérodiade fréquente volontiers les rives du lac d’Aubert n’a rien de surprenant. En Comminges (la vallée d’Aure faisait partie, jusqu’à la Révolution, du diocèse de Comminges) et en Couserans, associée à Diane (la « déesse des païens ») et Bensozia, Hérodiade déambule jamais loin de Lugdunum, cité gallo-romaine de son triste exil

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La « reine » Hérodiade tenant un glaive et la tête de saint Jean-Baptiste (cf. Judith et Holopherne ?). Fresque (XVIe siècle) de l’église de Benqué-Dessous (Luchonnais). (Photo : Michel Bessone)
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Hérodiade [assise sur un trône, Salomé devant elle], Henri-Léopold Lévy. (Musée des Beaux-Arts, Brest)
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L’île du lac d’Aubert. (Photo : Michel Bessone)

 

Hérode et Hérodiade ont-ils été exilés dans les Pyrénées par l’empereur Caligula ?

Hérode et Hérodiade ont-ils été exilés dans les Pyrénées par l’empereur Caligula ?

En l’an 39 de notre ère, sur décision de l’empereur Caligula, le tétrarque Hérode Antipas a-t-il été banni avec son épouse Hérodiade à Lugdunum, la ville principale des Convènes (aujourd’hui Saint-Bertrand-de-Comminges) ? Y sont-ils morts ?

– Oui, d’après diverses traditions orales commingeoises (par exemple, le Marroc de Herrane, aujourd’hui disparu, serait le tombeau d’Hérode).

– C’est tout à fait possible, selon la plupart des historiens, qui se fondent sur deux écrits apparemment contradictoires de Flavius Josèphe.

Dans la Guerre des Juifs, II, 9, 6, on relève qu’Hérode a été exilé en Espagne (Hispanie), où il est mort. Sa femme a partagé son exil.

Par contre, dans les Antiquités judaïques, XVIII, 7, § 252 à 255, ouvrage postérieur, Flavius Josèphe précise que l’exil perpétuel d’Hérode a eu lieu à Lugdunum ( Λούγδουνον ), ville de Gaule. Hérodiade qui souhaitait ne pas abandonner son mari étant exilée avec lui.

Plutôt que d’opposer les textes, une synthèse paraît valable. Le bannissement d’Hérode et d’Hérodiade pourrait s’être accompli à Lugdunum en Gaule tout près de l’Espagne, c’est-à-dire Lyon des Convènes dans les Pyrénées. Et sans doute pas à Lugdunum : Lyon sur le Rhône, la « capitale des Gaules » correspondant d’ailleurs moins bien à une ville de relégation.

Flavius Josèphe donne les raisons – essentiellement politiques – qui ont conduit Caligula à imposer l’exil au tétrarque de Galilée et de Pérée.

On aura noté qu’Hérodiade décide d’elle-même, par dévouement ou orgueil, de suivre son époux dans la disgrâce.

S’il est question de châtiment divin aux yeux de Flavius Josèphe, cela ne concerne pas l’exécution de Jean surnommé Baptiste (saint Jean-Baptiste) ordonnée par Hérode vers 29-31, soit une dizaine d’années plus tôt, par crainte que son éloquence ne provoquât une révolte populaire (Antiquités judaïques, XVIII, 5, 2).

Un autre point mérite d’être signalé. Au sujet de l’exil d’Hérode et d’Hérodiade, les sources précitées ne parlent jamais de Salomé, la fille d’Hérodiade et de son premier mari Hérode Philippe Ier.

Quant aux circonstances et à la date (après 39, en principe) de la mort d’Hérode Antipas, elle ne sont pas connues, ni celles d’Hérodiade.

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Hérode [Antipas], James Tissot, 1886-1894.                 (Brooklyn Museum)
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Saint Jean-Baptiste prêchant devant Hérode [et Hérodiade], Pieter De Grebber. (Palais des Beaux-Arts, Lille)