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Grande Guerre (10) : « Maudite soit la guerre »

Grande Guerre (10) : « Maudite soit la guerre »

Il y a 100 ans, la Première Guerre mondiale était déclarée. Le carnage pouvait commencer.

Au coeur du Pays de Luchon, le petit village de Cazaril-Laspènes honore le souvenir de ses soldats tués au cours du conflit… en dénonçant directement la guerre, sans la moindre ambigüité.

Ce monument aux morts pacifiste représente aussi deux drapeaux tricolores patriotes.

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A gauche sur la photo, dans un véritable jardin, le monument aux morts de Cazaril-Laspènes. (Photo : Michel Bessone)
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La plaque est fixée sur un très beau bloc de granite des montagnes. (Photo : Michel Bessone)
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Maudite soit la guerre. (Photo : Michel Bessone)
Grande Guerre (9) : la Pleureuse de Campan

Grande Guerre (9) : la Pleureuse de Campan

Le monument aux morts de Campan témoigne, avec beaucoup de force pathétique, de la catastrophe du premier conflit mondial, des malheurs de la guerre.

Sculptée par Edmond Chrétien, « la Pleureuse » est une oeuvre assez connue en Bigorre.

S’agit-il d’une veuve, d’une soeur, d’une mère ?

Seules les mains aux doigts entrecroisés sont bien visibles, le reste du corps étant recouvert par la lourde et sinistre cape de deuil.

On croirait que la statue n’a pas de visage.

Il faut vraiment s’approcher pour découvrir les traits rudes et graves de la Pleureuse.

A vrai dire, cette surprenante figure, peu féminine, rappelle plutôt un masque mortuaire.

En tout cas, la personne – vieillie par la douleur avant l’âge ? – n’est pas jeune.

Les yeux sont clos. Le dessin de la bouche exprime une très profonde tristesse, peut-être même une colère rentrée.

En France, il existe d’autres monuments aux morts de la Grande Guerre qui célèbrent la peine et le recueillement des mères ou des veuves, des familles, sans laisser la moindre place à l’habituelle rhétorique martiale, à la glorification du héros. Au contraire, la guerre est dénoncée, avec son long cortège de malheurs. Un site web indispensable fait connaître ces monuments pacifistes.

Je trouve certains points communs entre la Pleureuse de Campan et les sculptures de Henri Coutheillas à Guéret (23), à Bellac (87) ou encore à Châlus (87). Surtout, je pense à une oeuvre fort émouvante de René Quillivic à Fouesnant (29) : la statue de Marie-Jeanne Nézet – trois de ses fils sont morts à la guerre.

Ainsi que nous l’avons déjà vu sur le blog, ailleurs dans les Pyrénées, à Gouaux-de-Larboust et à Cazeaux-de-Larboust, les plaques des soldats représentent aussi la mère ou l’épouse.

Devant la dignité de pareils monuments, combien paraissent dérisoires les propos enthousiastes des chantres de la mort à la guerre :

« Ah ! Que la mort du  brave est belle ! Qu’elle est belle, La mort du combattant qui meurt sans avoir fui ! Vainqueur, la gloire vient l’emporter sur son aile, Et, si, c’est la défaite absurde ou criminelle, La honte des vaincus ne s’abat pas sur lui ! » (Paul Déroulède, Poésies militaires, 1896)

« Oui, bienheureux qui sert la France, Bienheureux ceux qui vont courir Au danger comme à la souffrance : C’est une fière préférence Que d’être choisi pour mourir ! » (Paul Déroulède, Poésies militaires, 1896)

« Heureux ceux qui sont morts dans une juste guerre. Heureux les épis mûrs et les blés moissonnés. » (Charles Péguy, Eve, 1913)

« La guerre au front, c’est l’action utile, c’est la vie, au pis-aller c’est l’immortalité. » (Gaston de Pawlowski, La Baïonnette, 4 mai 1916)

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Le monument aux morts de Campan. (Photo : Michel Bessone)
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Ceux de Sainte-Marie. (Photo : Michel Bessone)
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Ceux du Bourg. (Photo : Michel Bessone)
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Ceux de La Séoube. (Photo : Michel Bessone)
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Symboles de richesse valléenne en temps paix : le bois… (Photo : Michel Bessone)
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… la laine… (Photo : Michel Bessone)
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… le beurre. (Photo : Michel Bessone)
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La Pleureuse. (Photo : Michel Bessone)
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Ses mains. (Photo : Michel Bessone)
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Son visage. (Photo : Michel Bessone)
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La Pleureuse vue de dos. (Photo : Michel Bessone)
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Une énigmatique Mater Dolorosa. (Photo : Michel Bessone)

 

Refuser la Légion d’honneur

Refuser la Légion d’honneur

J’ai publié sur le blog plusieurs articles consacrés à la Grande Guerre, me référant notamment à l’oeuvre du célèbre dessinateur Jacques Tardi, dont le travail en association avec l’historien J-P Verney est incontournable.

J’apprends aujourd’hui que Tardi vient de refuser la Légion d’honneur… Ainsi le relate la presse.

C’est tout à l’honneur de Jacques Tardi.

Je mettrai en ligne dans les prochaines semaines de nouveaux billets consacrés à la « Grande Boucherie ».

Vous avez compris que je me passionne pour cette terrible période de notre histoire.

Surtout, à l’approche des commémorations de 2014, il est temps de regarder en face cet immense gâchis, ce carnage inutile, démentiel, encore trop souvent occulté.

Grande Guerre.
Ciel au-dessus de l’Europe. (Photo : Michel Bessone)
Grande Guerre (8) : « Salut à la guerre ! »

Grande Guerre (8) : « Salut à la guerre ! »

« L’idée de guerre n’est donc point dissolvante et funeste ainsi qu’on s’est plu trop longtemps, par erreur ou malice, à le blasphémer à nos enfants. Elle est au contraire moralisante et génératrice des meilleurs sentiments qui redressent l’homme… la guerre fait partie de la mort. Nous serions des sots et des ingrats si nous étions capables de ne pas évaluer tout ce que nous devons de reconnaissance à la mort ! » (Henri Lavedan, Bon an mal an, 16 septembre 1911)

« On comprend très bien pourquoi, dans le plan de la souveraine Providence, la guerre n’a pas eu la brièveté foudroyante que nous avions escomptée. Cette guerre doit être pour la fille aînée de l’Eglise une délivrance, une résurrection. La résurrection implique d’abord le tombeau. » (Général Cherfils, Le Gaulois, 26 décembre 1914)

Comme preuve s’il en faut une que la stupidité belliqueuse et mortifère dépasse les clivages politiques, voici un écrit de l’anarchiste Proudhon (qui était aussi un très violent antisémite) :

« Salut à la guerre ! C’est par elle que l’homme, à peine sorti de la boue qui lui servit de matrice, se pose dans sa majesté et dans sa vaillance ; c’est sur le corps d’un ennemi abattu qu’il fait son premier rêve de gloire et d’immortalité. Ce sang versé à flots, ces carnages fratricides font horreur à notre philanthropie. J’ai peur que cette mollesse n’annonce le refroidissement de notre vertu. Soutenir une grande cause dans un combat héroïque, où l’honorabilité des combattants et la présomption du droit sont égales, et, au risque de donner ou recevoir la mort, qu’y a-t-il là de si terrible ? Qu’y a-t-il surtout d’immoral ? La mort est le couronnement de la vie ; comment l’homme, créature intelligente, morale et libre, pourrait-il plus noblement finir ?

Les loups, les lions, pas plus que les moutons et les castors, ne se font entre eux la guerre ; il y a longtemps qu’on a fait de cette remarque une satire contre notre espèce. Comment ne voit-on pas, au contraire, que là est le signe de notre grandeur ; que si, par impossible, la nature avait fait de l’homme un animal exclusivement industriel et social, et point un guerrier, il serait tombé, dès le premier jour, au niveau des bêtes dont l’association forme toute la destinée ; il aurait perdu, avec l’orgueil de son héroïsme, sa faculté révolutionnaire, la plus merveilleuse de toutes et la plus féconde ? Vivant en communauté pure, notre civilisation serait une étable. Saurait-on ce que vaut l’homme sans la guerre ? Saurait-on ce que valent les peuples et les races ? Serions-nous en progrès ? Aurions-nous seulement cette idée de valeur, transportée de la langue du guerrier dans celle du commerçant ? Il n’est pas de peuple ayant acquis dans le monde quelque renom, qui ne se glorifie avant tout de ses annales militaires : ce sont ses plus beaux titres à l’estime de la postérité. Allez-vous en faire des notes d’infamie ? Philanthropes, vous parlez d’abolir la guerre ; prenez garde de dégrader le genre humain… » (P.-J. Proudhon, La Guerre et la Paix, 1861)

Image de guerre, près d’Arras (1914-1918).
Grande Guerre (7) : l’interminable agonie des blessés

Grande Guerre (7) : l’interminable agonie des blessés

« La nuit tombe. Le froid devient vif. C’est l’heure où, la bataille finie, les blessés qu’on n’a pas encore relevés crient leur souffrance et leur détresse. Et ces appels, ces plaintes, ces gémissements sont un supplice pour tous ceux qui les entendent ; supplice cruel surtout aux combattants qu’une consigne rive à leur poste, qui voudraient courir vers les camarades pantelants, les panser, les réconforter, et qui ne le peuvent, et qui restent là sans bouger, le coeur serré, les nerfs malades, tressaillant aux appels éperdus que la nuit jette vers eux, sans trêve :

« A boire !

– Est-ce qu’on va me laisser mourir là ?

– Brancardiers !

– A boire !

– Ah !

– Brancardiers !… »

J’entends de mes soldats qui disent :

« Oui, qu’est-ce qu’ils foutent, les brancardiers ?

– Ils ne savent que se planquer, ces cochons-là !

– C’est comme les flics ; on n’les voit jamais quand on a besoin d’eux. »

Et devant nous la plaine entière engourdie d’ombre semble gémir de toutes ces plaies, qui saignent et ne sont point pansées.

Des voix douces, lasses d’avoir tant crié :

« Qu’est-ce que j’ai fait, moi pour qu’on me fasse tuer à la guerre ?

– Maman ! Oh ! Maman !

– Jeanne, petite Jeanne… Oh ! dis que tu m’entends, ma Jeanne ?

– J’ai soif… j’ai soif… j’ai soif… j’ai soif !… »

Des voix révoltées, qui soufflettent et brûlent :

« Je ne veux pourtant pas crever là, bon Dieu !

– Les brancardiers, les brancardiers !… Brancardiers ! Ah ! salauds !

– Il n’y a donc pas de pitié pour ceux qui clamecent ! »

Un Allemand (il ne doit pas être à plus de vingt mètres) clame le même appel, interminablement :

« Kamerad Franzose ! Kamerad ! Kamerad ! Kamerad Franzose ! »

Et plus bas, suppliant :

« Hilfe ! Hilfe ! »

Sa voix fléchit, se brise dans un chevrotement d’enfant qui pleure ; puis ses dents crissent atrocement ; puis il pousse à la nuit une plainte bestiale et longue, pareille à l’aboi désespéré d’un chien qui hurle vers la lune. » (Maurice Genevoix, Sous Verdun)

(31/07/2012) Les médailles de plusieurs soldats sont placées dans l’église sous la statue de Jeanne d’Arc.
(11/06/2012) Il s’agit de médailles militaires et de croix de guerre.
21 ans. Tué durant la bataille de Dieuze/Vergaville.
25 ans. Disparu au combat dans les Vosges quelque part près de Ménil-de-Senones.
22 ans. Fils de Philippe Ollier et de Philomène Ceyte. Du Cros de Boutazon. Son grand frère Louis (10 ans de plus) a trouvé la mort en avril 1915, âgé de 29 ans, sur le front de la Meuse.
(04/06/2012) Victor Léon Marius Testud, de Montgros (fils de Victor Testud et de Rosalie Laudeigne). 23 ans. « Tué à l’ennemi » devant Perthes-lès-Hurlus.
(04/06/2012) Jean Baptiste Testud, de Montgros (fils de Jean Baptiste Testud et de Rose Belin). « Tué à l’ennemi » au Reichackerkopf.
(04/06/2012) Né aux Baraques, fils de Jean Testud et de Victorine Moulin. « Tué à l’ennemi » près de La-Ville-aux-Bois.
(18/06/2012) Jean Victor repose dans le cimetière d’Astet aux côtés de ses parents.
(31/07/2012) Pierre Louis Vidal, né aux Chaplades, était le beau-frère de Joseph Pierre Arsac – époux de Marie Adéline Vidal.
Une tranchée française en 1916 (Verdun).
(11/06/2012) Joseph laissa orphelins deux petits garçons. Des décennies plus tard, j’ai bien connu l’un d’eux plus à Astet : Léon (1909-2001), « Monsieur Chambon ».
(11/06/2012) Deux frères (parents : André Moulin et Sophie Girard). De La Chavade.
Grande Guerre (6) : « C’est de la boue et du cadavre »

Grande Guerre (6) : « C’est de la boue et du cadavre »

Dans cet article et le suivant, à l’aide de textes, j’ai voulu évoquer quelques aspects parmi beaucoup d’autres de la guerre de position, de l’enfer des tranchées.

Des photos relatives aux soldats d’Astet (petite commune de la montagne ardéchoise dont je parle sur le blog – Astet est devenue une commune distincte de Mayres par la loi du 12 juillet 1907)) illustrent ces deux articles.

« Dans cet enfer-là, ce ne sont plus des hommes qui se déplacent et qu’on tue : ce sont des blocs de boue. Une boue tenace qui les couvre jusqu’aux cheveux, sur les casques, jusqu’aux mains qui ne peuvent plus rien tenir qu’un fusil boueux, tant elles sont grasses – de la boue jusqu’aux yeux qu’ils ne peuvent pas se frotter avec leurs doigts pleins de cette merde. Ni se rouler une cigarette sans que le papier soit collant de boue – ni se moucher avec le pouce sans que le nez garde une empreinte noire… Quand les corvées leur apportent à manger, hasardeusement, comme à des bêtes parquées et affamées, la soupe contient de la boue, les boules de pain sont tachées de boue, et chaque bouchée en prend des traces : ils mangent de la boue. Un chroniqueur écrivait : « La boue est vilaine ; elle a la couleur, l’odeur, et la laideur du Boche. » Même les éclats d’obus qui pénétraient la chair étaient maculés de boue !

Enfin, lorsque ces blocs boueux avancent vers les lignes ennemies, ils voient ceci, noté par un capitaine anglais au nord de la Somme – mais parfaitement transposable au sud : « Boue liquide, épaisse et noire, trous d’obus pleins d’eau, corps disséminés à tous les stades de décomposition, certains dépourvus de chair, certains gonflés et noirs, certains récents, couchés comme s’ils dormaient. Nos tranchées ne sont rien moins que des trous d’obus jointifs avec 30 centimètres d’eau sur 30 centimètres de boue. » Du reste les bandes molletières n’étaient que des bottes de boue que les gars raclaient au couteau de temps en temps pour s’alléger – dans certaines unités les soldats avaient coupé leur capote au-dessus de la taille parce que, pleines de boue, elles étaient trop lourdes à porter et entravaient la marche. » (Claude Duneton, Le Monument)

Cités ici par Yves Le Maner, sur un site très intéressant :

« Ce champ de bataille labouré était horrible. Les défenseurs morts gisaient parmi les vivants… Nous nous aperçûmes qu’ils étaient entassés par couches les uns au-dessus des autres. Les compagnies qui avaient tenu bon sous le pilonnage avaient été fauchées l’une après l’autre, puis les cadavres avaient été ensevelis par les masses de terre que faisaient jaillir les obus, et la relève avait pris la place des morts. » (Ernst Jünger, Orages d’acier)

« C’est de la boue et du cadavre. Oui, du cadavre. Les vieux morts des combats de l’automne, qu’on avait enterrés sommairement dans le parapet, réapparaissent par morceaux dans l’éboulement des terres. » (carnets du « poilu » Paul Tuffrau).

(04/06/2012) Monument aux morts d’Astet, inauguré le 1er mars 1925.
(04/06/2012) Un visage christique est représenté au centre de la croix de guerre.
(02/08/2012) Les noms des soldats.
(02/08/2012) Les noms des soldats (suite).
Tué à Chevillecourt lors de la 1ère bataille de l’Aisne. A quelques jours de ses 21ans.
Joseph serait-il sur cette photo ?

 

Carte postale allemande : « Souvenir de Chevillecourt »
23 ans. Louis Modeste Josué Moulin, né à la Chavade, fils de Clovis Moulin et de Rosalie Fargier. Son frère Cyprien Félix, né à Mazan, sera porté disparu au combat le 15 septembre 1918 à Laffaux, âgé de 32 ans.
François n’aura guère eu de chance dans sa vie. Pupille de l’Assistance publique – placé, j’imagine, dans une famille d’accueil à Astet. Il est tué à l’âge de 21 ans.
La plaque collective en marbre à l’intérieur de l’église.
(04/06/2012) Ce panneau se trouve en dessous d’elle.
(19/06/2012) Mort des suites de ses blessures de guerre. Bien jeune, lui aussi.
(11/06/2012) Ferdinand, décédé de maladie dans le camp de prisonniers de Würzburg (le 9 novembre 1918, d’après sa fiche « Mort pour la France »). Fils de Jean Ruben Ollier et de Marie Chaudanson. Né à Sédassier, comme ses soeurs Maria et Thérèse.
(31/07/2012) A péri au cours des violents combats de Vitrimont, en Lorraine.
Grande Guerre (5) : « Attaquons, attaquons… comme la lune ! »

Grande Guerre (5) : « Attaquons, attaquons… comme la lune ! »

Le recours à des assauts aveugles – le culte de l’offensive – et le dogme voisin de l’attaque à outrance eurent pour effet direct des pertes énormes parmi les soldats français de la Première Guerre mondiale.

Pourtant des voix militaires s’élevèrent, certaines avant même le début des hostilités, pour dénoncer ces théories. « Attaquons, attaquons…comme la lune ! », raillait le général Lanrezac (limogé dès le 3 septembre 1914).

Envoyer, persister à envoyer des soldats à une mort aussi certaine qu’inutile, dans des assauts aléatoires se révélant très vite voués à l’échec, était encore mis en pratique en 1917 lors de la funeste bataille du Chemin des Dames, l’offensive Nivelle (voir ici sur le blog).

Il faut sans doute rappeler que d’autres belligérants ont agi de même, par exemple les Britanniques le 1er juillet 1916 au cours du déclenchement de la bataille de la Somme, un incroyable massacre : entre 7h30 et 7h36, lors de la première vague d’assaut, 30 000 tommies furent tués ou blessés sous le feu des mitrailleuses allemandes !

Cazeaux-de-Larboust (31)

A Cazeaux, une petite chapelle située à l’entrée du cimetière et de l’église héberge spécialement le souvenir de ses 11 soldats « héros morts pour la Patrie ».

Lucien SIMOUNE (26 ans) est tué le 20 août 1914 dans le bois de Mühlwald – tout comme le général Diou et le colonel Berguin – lors de la bataille de Morhange (on peut se reporter au JMO du 143e RI, pages 9 à 11).

Le sinistrement fameux 22 août 1914, Blaise ESCOLE, âgé de 21 ans, tombe à Jéhonville (Bertrix).

Jean SANGAY (21 ans) et Bertrand BEDIN (21 ans ; fils de Prosper Bedin et de Jeanne  Sacave) meurent l’un et l’autre devant Arras, à La Targette (où ils sont inhumés dans la même nécropole), Jean le 11 novembre 1914 (première bataille d’Artois), Bertrand  le 10 mai 1915 (début de la seconde et sanglante bataille d’Artois ; v. le JMO du 160e RI, p. 51 à 59. Bertrand Bedin, 11e Cie, est comptabilisé p. 58).

Pierre GARIAN (27 ans) périt le 10 mars 1915 au Bois-Sabot (Marne), Jacques MOUNIC (32 ans) le 13 juin 1916 à Avocourt (Meuse), Philémon EMPORTES (34 ans) le 19 septembre 1916 à Anderlu-Le Priez (Somme).

Un obus frappe mortellement Pierre Jean PEGAY (33 ans) le 21 avril 1917 à Sept-Saulx (Marne) – sur les circonstances exactes, v. le JMO du 296e RI, p. 69.

Bernard CASTET (25 ans) est tué le 30 avril 1917 au Bois du Casque (Marne). Le 27 octobre 1917, à Cazeaux, sa soeur Philippine, 23 ans, épouse Julien LELAY, natif d’Angers, qui disparaît à son tour le 25 juillet 1918 devant Souain (Marne), à l’âge de 22 ans.

Grièvement blessé durant la seconde bataille de la Marne le 17 juillet 1918 à Chêne-la-Reine (v. le JMO du 14e RI, p. 124 à 128 et p. 131. Le sergent Henri Bedin est mentionné p. 128), Henri BEDIN (25 ans ; fils de Bernard Bedin et de Françoise Anizan) s’éteint à l’hôpital n° 58 de Sézanne le 30 ou le 31 juillet 1918. Sa plaque représente comme à Gouaux-de-Larboust une femme en tenue de deuil agenouillée au-dessus d’une tombe.

Bataille de la Somme, 1er juillet 1916 : soldat anglais secourant un camarade blessé.
(31/05/2012) La petite chapelle.
(31/05/2012) Les plaques dans la chapelle.
(31/05/2012) Douleur d’une veuve et d’un enfant orphelin.
(31/05/2012) Jean Sangay.
(31/05/2012) Bertrand Jean Simon Bedin.
Le « Bois »-Sabot, début 1915. C’est là que Pierre Garian a perdu la vie.
(31/05/2012) Henri Jean Joseph Guillaume Bedin.
(31/05/2012) Détail de sa plaque.

Grande Guerre (4) : sans casque et déguisés en cibles

Grande Guerre (4) : sans casque et déguisés en cibles

L’inadaptation évidente de l’uniforme du fantassin français au début du conflit – en 1914 et 1915 – mérite toujours d’être soulignée. Car la guerre contre l’Allemagne était attendue sinon souhaitée par les états-majors depuis plusieurs années, pour ne pas dire dès 1871. Cet équipement défectueux s’explique pour l’essentiel par des choix politiques ou militaires fautifs.

Absence de casque, port d’un simple képi. Puis distribution d’une médiévale cervelière.

Pantalon garance très voyant et képi rouge aussi. Certes un couvre-képi bleu est distribué, quand même. Auteur avec l’historien Jean-Pierre Verney des incontournables albums Putain de guerre ! (voir mon article et les liens sur le blog), Jacques Tardi parle à fort juste titre de l’envoi de soldats « quasiment déguisés en cibles » et estime qu’ « à ce niveau-là, c’est criminel ».

Gouaux-de-Larboust (31)

Quelques précisions au sujet des frères DAUREU. Leur père était Bernard Daureu, leur mère Marie Lo. François (Léon Alpinien) est tué à l’âge de 22 ans le 30 septembre 1914 au bois de Cheppy. Deux ans plus tard, malgré la protection du casque Adrian qui équipe les troupes à cette époque, c’est Jean qui décède, à 31 ans, le 25 septembre 1916 à l’hôpital d’Orléans d’un « abcès du cerveau, suites de blessures par éclats d’obus ». Jean sera enterré à Gouaux.

Les frères SANS, natifs de Jurvielle (fils de Jean Sans et de Louise Bourg), succombent tous deux en 1914. Jean Pierre (32 ans) le 22 septembre à Courtémont, ambulance n° 1, selon sa fiche « Mort pour la France ». Jean Antoine (il aurait fêté ses 30 ans le 5 décembre) le 1er ou le 2 décembre, ayant combattu lors de la fameuse prise d’assaut du château de Vermelles.

Quant aux frères OUSTALET (parents : Augustin Oustalet et Marie Mengue), ils meurent l’un et l’autre de maladies contractées à la guerre, Bertrand, 27 ans, à l’hôpital de Châlons-sur-Marne le 31 octobre 1914, et Aventin le 19 juin 1916 à l’hôpital de Brive, six jours seulement après son vingtième anniversaire…

Adrien JAMPOC, 39 ans, décède le 7 février 1917 dans un hôpital gersois lui aussi d’une maladie contractée à la guerre.

Gilbert OUSTEAU (30 ans), né à Germ, périt le 30 juin 1915 sur le front de l’Argonne à Fontaine-Madame au cours de la violente attaque de son régiment par l’armée du Kronprinz.

C’est devant Perthes-lès-Hurlus – village entièrement dévasté et jamais reconstruit –  que Jérôme LAFONT (24 ans) perd la vie tout comme quelques mois plus tôt le peintre expressionniste allemand August Macke. D’après sa fiche « Mort pour la France », Jérôme succombe à ses blessures le 9 mars 1915 à la maison forestière ambulance n° 10. Juste le lendemain, à proximité immédiate – cela donne une exacte idée du vécu des troupes dans le secteur – débute l’affaire des caporaux de Souain, fusillés pour l’exemple, et enfin réhabilités en 1934.

Il faut absolument parcourir les pages 34 à 59 du JMO du 413e RI ! Le 25 avril 1918, pendant les terribles combats de la bataille du mont Kemmel (bataille de la Lys), François ARNAUDUC est porté disparu (son nom est inscrit en haut à gauche de la p. 43). François avait 21 ans.

« Ici repose Simon NESTIER 1877-1920  Mort des suites de la Gde Guerre  Pieux souvenir de sa famille » : j’ai relevé cette épitaphe peu lisible sur une tombe du cimetière de Gouaux. Blessures ou maladie sans doute.

Simon avait donc ou allait avoir 43 ans, l’âge d’Exupère BOURDETTE, né le 13 mars 1874, lorsque celui-ci a été « tué à l’ennemi » le 28 avril 1917 sur le front de Champagne à Prosnes (et non en Lorraine à Souilly – il s’agit d’une erreur sur sa plaque au village).

Réalité de nos jours souvent méconnue, les quadragénaires ont été mobilisés en masse durant la guerre. Incorporés dans les régiments d’infanterie territoriale, ils ont pu être engagés en première ligne, subissant eux aussi de très lourdes pertes.

Tenue des fantassins en 1914.
Cervelières (à porter en principe sous le képi).
Aquarelles de Georges Scott (L’Illustration, 16 décembre 1916).
(23/07/2012) Plaques apposées à un mur de l’église.
(23/07/2012) Les frères Daureu.
(23/07/2012) Ce petit monument aux deux frères morts se trouve sur la tombe familiale.
(23/07/2012) Les frères Sans.
(23/07/2012) Sans doute les frères Oustalet ou les frères Daureu.
(23/07/2012) Jean Dominique Jérôme Lafont.
(23/07/2012) Tombe de Simon Nestier.
Les classes mobilisées (L’Excelsior, 28 juillet 1919).
(Suite).
(23/07/2012) Exupère Etienne Bourdette.
Grande Guerre (3) : 27 000 soldats français tués en une seule journée

Grande Guerre (3) : 27 000 soldats français tués en une seule journée

Benqué-Dessous-et-Dessus (31)

On ne peut pas ne pas voir la plaque apposée au seuil de l’église de Benqué-Dessus et qui rappelle la disparition des frères SAUDINOS en août 1914, dès le premier mois de la guerre, à seulement 6 jours d’intervalle (pour la famille, d’abord le silence, l’absence de la moindre nouvelle, puis la longue attente anxieuse mêlée à toujours un espoir – le soldat pouvait avoir été fait prisonnier – et finalement  le choc de l’avis officiel que je suppose très tardif, ont dû être des heures terribles). Jean-Pierre Théodore avait 24 ans et Jean François 22 ans. Ils appartenaient à deux divisions d’infanterie différentes mais étaient engagés dans le même secteur frontalier au sein du 17e corps d’armée. Jean-Pierre Théodore, incorporé dans le 11e régiment d’infanterie de Montauban, a disparu le 22 août durant la bataille de Bertrix, l’un des plus vastes carnages du début du conflit. Comme plusieurs dizaines de milliers de combattants de la Grande Guerre, son corps n’a jamais été retrouvé (Jean François est lui inhumé près de Thelonne à la Nécropole nationale « La Marfée »). A lire : les 3 pages de l’article de M. Florens publié dans la revue d’histoire Arkheia, et le mémoire complet de P. Cammarata (lien ; attendre un peu pour le chargement).

22 août 1914 : rien que cette seule journée-là, lors de l’offensive vers les Ardennes belges, 27 000 soldats français sont tués !

A l’église de Benqué-Dessous, deux frères encore, les SASSOURE (fils de Pierre Jean Sassoure et de Pierrette Oustalet). Jean-Marie est mort à Laffaux, juste au déclenchement de la désastreuse offensive Nivelle au Chemin des Dames (30 000 tués et 100 000 blessés en quelques  jours, du 16 au 25 avril 1917, pour un gain de terrain quasi nul), échec sanglant à l’origine de nombreuses mutineries et associé à la célèbre Chanson de Craonne – je vous recommande de l’écouter interprétée par Dominique Grange sur l’album « Des lendemains qui saignent » (label Juste une Trace) consacré entièrement – 10 chansons – au « grand abattoir 14-18  » . Feuilletez donc les pages 18 à 33 du JMO du 24e régiment d’infanterie coloniale, je vous assure, c’est vraiment édifiant (Jean-Marie se trouve comptabilisé p. 22). Maurice, jeune frère de Jean-Marie, sera tué l’année suivante à Rouge-Maison/Vailly, à quelques kilomètres de Laffaux, le premier jour de la bataille de l’Aisne lors de la seconde bataille de la Marne (au cours de « combats acharnés » rapporte  le JMO du 93e RI, p. 29).

Pierre TINE tombe le 16 juin 1915 en Artois.

C’est des suites d’une maladie contractée à la guerre que Guillaume JOUANETON meurt le 6 mars 1915 dans l’Allier, à Montluçon.

Bivouac en forêt (août 1914).
(31/05/2012) Jean-Pierre Théodore, 24 ans. Jean François, 22 ans.
Fiche de Jean-Pierre Théodore.
Fiche de Jean François.
(31/05/2012) Jean-Marie, 34 ans. Pierre, 34 ans. Maurice, 24 ans.
Une tranchée pendant l’offensive du Chemin des Dames.
(31/05/2012) Guillaume, 37 ans.


Grande Guerre (2) : conceptions militaires; livres à lire

Grande Guerre (2) : conceptions militaires; livres à lire

A la croisée des sentiers pyrénéens, dans quelque village, en visitant telle église romane, comme partout en France subsiste le souvenir tragique des soldats de la Grande Guerre. Des monuments aux morts ou des plaques rappellent toujours aujourd’hui, à très juste titre, leur existence – et leur sacrifice plus ou moins librement consenti.

8 millions de mobilisés entre 1914 et 1918… Plus de 2 millions d’entre-eux ont péri, plus de 4 millions ont survécu grièvement blessés…

L’idée m’est venue de vous faire connaître quelques soldats natifs de tout petits villages du Luchonnais. J’ai choisi par hasard ces « morts pour la Patrie ». Je parlerai ensuite sur le blog du fameux monument de Campan.

Mais pour mieux situer les choses, rappelons certains aspects de la doctrine ou de l’idéologie militaire française juste avant 1914. Et puis, voici des livres dont la lecture me paraît incontournable.

Conceptions militaires lors de l’entrée en guerre

« Il faut que le fantassin français en arrive à avoir, dans son adresse à manier la baïonnette, une confiance telle qu’il préfère l’emploi de celle-ci à un tir rapide, qui d’ordinaire n’arrive qu’à faire perdre du temps. » (Général Faurie)

« Dans l’offensive, l’imprudence est la meilleure des sûretés. » « Allons jusqu’à l’excès et ce ne sera peut-être pas suffisant. » (Lieutenant-colonel Loyzeau de Grandmaison)

« Le but immédiat du combat, ce n’est pas la victoire, c’est tuer. Et l’on ne marche que pour tuer, et l’on ne saute à la gorge de l’ennemi que pour tuer ; et l’on tue jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien à tuer. (…) La même passion de haine, ardente et féroce, la même soif de sang, la même volonté d’anéantissement, doit inspirer et animer tous les gestes et tous les actes de la guerre. » (Lieutenant-colonel Montaigne)

« Il faut trouver le moyen de conduire les gens à la mort, sinon, il n’y a plus de guerre possible ; ce moyen, je le connais ; il est dans l’esprit de sacrifice, et non ailleurs. » (Général Cardot)

« Nous ne devons pas oublier que notre mission est de tuer, en nous faisant tuer. (…) Il faut donc savoir tuer, tout en étant prêt à périr soi-même. » (Général russe M.I. Dragomirov, un maître à penser du général Cardot)

Des livres à lire

Bien sûr, il y a tous les récits de guerre de Maurice Genevoix.

« Pitié pour nos soldats qui sont morts ! Pitié pour nous vivants qui étions auprès d’eux, pour nous qui nous battrons demain, nous qui mourrons, nous qui souffrirons dans nos chairs mutilées ! Pitié pour nous, forçats de guerre qui n’avions pas voulu cela, pour nous tous qui étions des hommes, et qui désespérons de jamais le redevenir. » (Maurice Genevoix, La Boue)

L’écrivain et philologue Claude Duneton nous a légué Le Monument (Balland, 2004). Je vous recommande absolument ce roman vrai. Dans un passage au début du livre, l’auteur évoque ainsi son père, un ancien poilu :

«…Car pendant toutes ces saisons mortelles sur le front, il n’avait pas cru lui, personnellement, à la gloire patriotique. Pas une seconde, m’expliquait-il – pas même à la « France éternelle »… Au fond, il s’en tapait très vilainement de la Patrie et tout ça. L’Alsace et la Lorraine… elles étaient très bien en Allemagne, à son avis. Il aurait volontiers accepté de devenir allemand lui-même si au moins ça pouvait arrêter cette épouvantable danse  macabre ! Uniquement préoccupé de sauver sa peau, chaque jour et chaque nuit que le Diable mitonnait pour eux, les griftons. Il aurait déserté avec joie si cet enfer avait été désertable – mais va te faire foutre ! Les pelotons d’exécution, en cas de tentative, étaient encore moins évitables que les éclats d’obus boches. »

Paroles de Poilus (Librio, Radio France, 1998, prix : 3 euros seulement), présente une centaine de lettres et carnets du front. On devine l’intérêt exceptionnel de tels documents.

A Paris, le 14 juillet 1917. (Photo de Léon Gimpel)